La nethique, pour chaque citoyen-internaute responsable
Pour me faire pardonner mon silence depuis près d’une semaine et en attendant, mon retour du Mali, je cède la parole à Natacha* une des héroïnes de “La Femme digitale”. Ma rencontre avec elle date de moins d’un an, et entre nous ce fut, comme l’on dit aujourd’hui, non pas rapide mais immédiat… Coup de foudre digital pour une valeur qui m’a semblé d’emblée fondamental dans cet univers numérique, et que Natacha incarne et diffuse si bien: la nécessité d’établir une “nethique”. Je la laisse nous raconter à nouveau son parcours et le chemin qui l’a menée jusqu’à ce code de savoir vivre qu’ont déjà adopté, grâce à elle, plus de 350 blogs et sites, et pour lequel elle continue à se battre au quotidien.
LA NÉTHIQUE

Sur le Net, il est banal de le dire, nous passons de la position de consommateur à celle de participant, grâce à un moyen de communication puissant, à la portée de chacun. Avant de parler du Web contributif, social, vivant d’aujourd’hui, celui qui relie les personnes les unes aux autres (et qu’on appelle le Web 2.0), revenons un peu en arrière.
En 1981, Internet était réservé aux chercheurs et universitaires. Un code de conduite — la nétiquette — a été créé et rédigé par des contributeurs à ce qu’on appelait alors des newgroups, ou “groupes de discussion”, qui étaient les ancêtres des forums. Cette nétiquette comportait plusieurs conseils sur la façon de se comporter dans un newsgroup et faire preuve de politesse dans les discussions. Chaque nouvel arrivant devait lire ces conseils avant de participer à l’espace social proposé. Quand l’association Les Humains Associés (résumé ici), fondée en 1984 par Tatiana F, ma mère, a découvert le Web en 1994, elle s’est naturellement intéressée à la communauté des internautes, à sa culture, ses usages, son histoire. Depuis lors, elle n’a jamais cessé d’encourager l’essor de la nétiquette.
Une association humaniste, mélangeant elle-même les communautés et réunissant à la fois des artistes, journalistes, philosophes et scientifiques, ne pouvait manquer de s’interroger sur la place de l’homme dans le monde technologique qui s’ouvrait. Il était clair que l’Internet, le réseau des réseaux comme on l’appelait à l’époque, allait soulever de nouvelles questions éthiques, liées au développement de l’informatique, à la gestion du bien commun, à la création d’un fossé numérique. Cela s’inscrivait dans une réflexion plus large que nous menions déjà, avec d’autres, sur les enjeux de la techno-science, avec notamment le développement des biotechnologies, des technologies de l’information et des nanotechnologies. Nous percevions clairement que l’Internet était sur le point d’engendrer une révolution sociale, en transformant notre façon d’accéder à la connaissance, à la culture et à l’information, et en modifiant notre manière de travailler, d’apprendre, et finalement de vivre.
Plongés dès les années 90 dans l’océan numérique et assimilant l’un après l’autre les nouveaux usages d’un Internet en constante évolution, nous avons lancé de multiples réflexions, notamment avec Philippe Quéau, créateur du mythique salon Imagina de l’Ina, des Congrès internationaux INFOethics de l’UNESCO (sur les défis éthiques, juridiques et de société du cyberespace), et aujourd’hui directeur du bureau de l’Unesco au Maghreb. En particulier, l’accès à la connaissance et à l’information (info-riches et info-pauvres, surinformation, désinformation), l’adaptation du droit d’auteur, la défense de la diversité culturelle, la sécurité numérique, la question des libertés individuelles, les enjeux économiques et la formation aux nouveaux métiers, etc. Toutes ces questions étaient et demeurent passionnantes. Elles concernent l’ensemble de la société, même si ce fait n’était pas toujours reconnu à l’époque. Nous avons tenté d’alerter, pas toujours avec succès : il est toujours difficile d’anticiper les mutations et de s’investir de problématiques qui ne sont pas encore explicitement d’actualité. Mais nous n’avons jamais cessé d’expérimenter par nous-mêmes et de travailler sur le terrain numérique avec nos sites Web et nos forums, sans négliger le terrain analogique (la « vraie vie »).
Ces expérimentations nous ont conduit à prendre au sérieux les quelques règles élémentaires de savoir-vivre numérique élaborées par les pionniers, et à élargir la réflexion sur les comportements en ligne et la façon de gérer des communautés toujours plus larges et plus diverses, en interaction grâce à de nouveaux outils. La nétiquette originelle s’est ainsi enrichie en mettant en lumière l’importance (pour tous comme pour chacun) d’une autorégulation des comportements et d’une responsabilisation individuelle, bref, d’une véritable éthique du net, autrement dit, d’une “néthique”.
Un beau jour des années 2000, l’association a ouvert un blog. Naturellement, comme nous le faisions pour tous nos espaces de dialogue (forums, liste de discussion, etc.), nous avons décliné cette néthique pour le blog, en incluant quelques idées avancées déjà ici ou là. À notre grande surprise, nous avions constaté que les blogueurs ne disposaient pas encore véritablement d’une nétiquette adaptée à cette nouvelle application, pourtant fort populaire. La notion en était pour beaucoup tombée dans l’oubli.
Par ailleurs, à un an et demi des présidentielles, il apparaissait urgent d’inviter à réfléchir sur les modes de communication en ligne, dans un environnement qui promettait déjà de devenir de plus en plus tendu. La promotion d’un esprit républicain, respectueux des sensibilités de chacun, allait dans le même sens.
Quand on a observé l’Internet et administré un forum dans la durée, on peut percevoir qu’en une quinzaine d’années, la société a changé : dégradation des rapports, banalisation de la violence et des incivilités, accroissement de l’incommunicabilité, montée des extrémismes, distension des liens sociaux et renforcement de l’individualisme. L’Internet est une fenêtre sur cette société. La parole y est libérée, chacun peut la prendre à sa guise. Or c’est une situation tout à fait inédite : chacun derrière son écran, chez soi, dans l’intimité, peut partager ses pensées ou ses frustrations avec des centaines parfois des milliers ou des dizaines de milliers de personnes, d’un seul clic. Mais l’internaute laisse aussi des traces, parfois indélébiles, pouvant se retourner, même des années plus tard, contre lui-même ou ses proches (commentaires, photos, vidéos). Chacun de nous fabrique aussi sans le savoir une identité numérique, assortie d’une réputation virtuelle qui pèsera tôt ou tard sur sa réputation réelle (les deux se confondant de plus en plus, et devant à terme ne faire plus qu’une).
Dans sa philosophie, comme son nom l’indique, la néthique (voir charte) est une forme de la nétiquette plaçant l’éthique en son centre. C’est donc un code de conduite (ou de savoir-vivre), un appel à un comportement éthique et responsable en ligne, une incitation à une certaine forme de civisme. C’est aujourd’hui une charte, dont le contenu est volontairement simple, à des fins essentiellement pédagogiques, qui se veut proche des usages quotidiens des internautes. Elle véhicule un certain nombre de valeurs, correspondant à un engagement personnel non imposé. Libre à chacun de les appliquer ou non sur son blog, sur son site ou sur son territoire dans Second Life, voire de les améliorer (la charte est modifiable et adaptable sur le Wiki.nethique.info). Le blogueur néthique est responsable de son espace et choisit d’y appliquer, et d’y faire suivre dans les commentaires, des principes qui reposent sur une autorégulation citoyenne. Du simple point de vue des consonances, le mot “néthique” évoque beaucoup plus cette notion d’éthique individuelle et volontaire que le mot “nétiquette” (on _se plie_ à une étiquette, alors qu’on _adopte_ une éthique). Et de fait, aujourd’hui, on se préoccupe de plus en plus, à titre personnel, de sa relation avec autrui, de son impact écologique ou encore de son modèle de consommation, participant d’un développement durable, équitable et éthique.
Comment mieux vivre ensemble ? Comment devenir un citoyen-internaute responsable ? Comment les plus jeunes appréhenderont-ils la technologie et comment protégeront-ils leur identité numérique ? Aujourd’hui, 80 % des recruteurs googolisent les noms des candidats à l’embauche avant d’examiner leur profil. Mieux vaut savoir quelles traces on laisse derrière soi !
Benoît Thieulin et Thierry Solère au colloque Néthique 2
Après deux ans de campagne néthique, 360 blogs, territoires sur Second Life, sites politiques officiels (desirsdavenir.org, bayrou.fr, umpnet.org) et blogs institutionnels (Cité des Sciences et Conseil économique et social) ont adopté la Charte Néthique. Nous avons organisé trois journées de débats sur l’éthique et le Net, à la Cité des Sciences et au Collège de France / Institut Pierre Mendès France, avec des spécialistes de l’Internet, des enseignants, des entrepreneurs, des blogueurs, des journalistes et des représentants des partis politiques.
Avec les partis politiques, nous avons initié depuis 2006 une collaboration intéressante (Benoît Thieulin au PS, Thierry Solère et Vincent Ducrey à l’UMP…). Nous avons participé à des rencontres et des conférences, rappelant des choses simples, notamment qu’une éducation aux nouveaux médias est indispensable. Nous devons tous nous former, apprendre à nous repérer dans ce monde vaste et complexe, à trier l’information, à l’évaluer. Nous devons aussi apprendre à nous respecter en ligne, à nous responsabiliser, et acquérir les outils permettant d’être plus libres et indépendants. La question de l’éthique de l’information prend aussi de l’importance, qu’il s’agisse des contenus générés par les utilisateurs (c’est-à-dire nous tous), dits parfois “contenus amateurs”, ou de ceux produits par des professionnels (journalistes, scientifiques, institutions…).
Au passage, l’Internet a aussi révélé la difficulté qu’il peut y avoir dans notre société à être bien informé. On se rend compte à quel point l’information est importante pour la démocratie, au moment où le journalisme vit une crise, accélérée probablement par l’arrivée des nouveaux médias. On voit aussi qu’un projet aussi vaste que l’Encyclopédie Wikipédia est difficile à appréhender dans son ensemble, dans la mesure où son contenu peut être tantôt d’une grande précision, tantôt largement inexact. On évite bien plus facilement les pièges de la désinformation et de la violence (car le Net peut aussi être un espace de rumeur et de dénigrement, un défouloir pour toutes les frustrations) quand on a de solides points de repère sur le Net, des relations pour nous guider, des réseaux de recommandation. Ceux qui auront été éduqués à ces modes d’interactions sociales auront mis plus de chance de leur côté ; les autres seront à terme écartés du monde de l’information et des échanges, voire exclus de toute une partie de la société. Car l’informatique et l’Internet se glissent partout, même dans des métiers apparemment sans lien avec ces technologies. Demain, ne pas bien savoir se servir d’un ordinateur et d’Internet sera un véritable handicap.
L’idée de ce mouvement Néthique n’est pas d’imposer quoi que ce soit. Nous avons beaucoup d’interrogations et bien peu de réponses; un questionnement à renouveler sans cesse dans un contexte d’évolution permanente des technologies et des usages. Comment aborder, par exemple, l’arrivée des objets intelligents interconnectés et intrusifs (environnement ubiquitaire) ? Comment mieux gérer les réseaux sociaux (FaceBook et autres) et les données personnelles ? Faudra-t-il une CNIL à l’échelle de la planète ? Mais nous savons aussi qu’aujourd’hui, les discours qui “viennent d’en haut” passent mal. Les internautes sont plus sensibles aux propositions qui émanent de la communauté elle-même, et c’est à nous de nous organiser. Dans bien des contextes, il ne peut d’ailleurs s’agir de la loi. Même si, en théorie, le droit national s’applique sur l’Internet, il est en réalité difficilement applicable en raison de la nature planétaire du réseau. Cela pose une multitude de problèmes, comme celui de l’incompatibilité des droits américain et européen ou français. Et si l’on va plus loin, on peut s’interroger sur la nécessité d’une gouvernance mondiale.
Mais ces questions sont bien trop vastes. À l’échelle des internautes et de leurs usages quotidiens, nous avons déjà souhaité proposer un nouveau civisme, adapté à ce contexte particulier. Les humanistes que nous sommes sont bien sûr attachés à la dignité humaine et à la place de l’homme. Cette année célèbre justement le 60e anniversaire de la Déclaration universelle des Droits de l’Homme. Sur l’Ile Verte, dans Second Life, notre île de 65 000 m2, grand jardin zen et vivant qui rappelle la Toscane et les Alpilles, “l’îlot des droits de l’homme” propose une exposition réalisée en partenariat avec le Haut commissariat aux Droits de l’Homme (ONU). Peut-être la boucle se boucle-t-elle en partie. Les prémices d’une néthique des droits et devoirs de l’être humain du 3e millénaire ?
* Natacha QS est secrétaire générale des Humains Associés.
Concert pour le Jour des Droits de l’Homme sur l’Ile Verte (10 décembre).
Publié dans Vous





3 avril 2008 à 13:37
Nous aussi nous nous battons pour l’éthique sur le web ! Après 2 ans 1/2 au sein d’une jeune entreprise qui développe des services internet liés aux relations humaines, la décision de cesser l’activité vient d’être prise par notre dirigeant… L’Ethique, qui était notre ligne de conduite, notre maître mot, avec d’ailleurs pour nom de société “Déontologie et Ethique Investments”, n’est pas compatible avec l’internet encore à ce jour sur les sites web du 2.0 Explications sur le site que nous avions lancé le 15 mars dernier… http://www.note2bib.com
Nous soutenons votre nethique !!
3 avril 2008 à 13:38
Nous aussi nous nous battons pour l’éthique sur le web ! Après 2 ans 1/2 au sein d’une jeune entreprise qui développe des services internet liés aux relations humaines, la décision de cesser l’activité vient d’être prise par notre dirigeant… L’Ethique, qui était notre ligne de conduite, notre maître mot, avec d’ailleurs pour nom de société “Déontologie et Ethique Investments”, n’est pas compatible avec l’internet encore à ce jour sur les sites du web 2.0. Explications sur le site que nous avions lancé le 15 mars dernier… http://www.note2bib.com
Nous soutenons votre nethique !!